Envisager l’intelligence autrement (pt. 2) – le haut-potentiel, un « amplificateur » ?

Pour certains, haut-potentiel et hypersensibilité se mêleraient jusqu’à se confondre. Le premier n’irait pas sans l’autre et les deux partageraient bien des similitudes. Mais le sujet fait débat. Une plus grande plasticité neuronale pourrait expliquer les caractéristiques des personnes concernées comme leurs chemins de vie, tantôt brillants, tantôt chaotiques, sinon les deux en même temps…

 

Le débat a fait fureur, sur les réseaux sociaux et jusque dans les médias : les zèbres sont-ils « trop intelligents pour être heureux ?«  Et donc condamnés au malheur ? Pendant ce temps, certains soutiennent que les haut-potentiels n’ont pas plus de souci psychologique que les normo-pensants. A en croire les partisans de ce point de vue, c’est parce que les haut-potentiels sont en échec qu’ils sont dépistés, ce qui provoque un biais. Comment expliquer toutefois que certains HP s’épanouissent sans se poser (trop) de questions quand d’autres sont clairement en échec scolaire, ou encore diagnostiqués à tort (et à travers) bipolaires, voire schizophrènes ? (Preuve que la psychiatrie évolue encore parfois en Terra incognita…). Quels sont leurs points communs à part d’être « rayés » ? Et qu’est-ce qui les différencie ?

 

Les détails d’un test de QI peuvent fournir des éléments d’explication. La différence entre profils laminaires (QI homogène) ou complexes (QI hétérogène) permet d’expliquer une partie de ladite différence entre deux zèbres. En la matière, les travaux du centre Psyrène sont riches d’enseignements. Mais arrive un moment où l’hétérogénéité du QI est telle qu’on passe sous la barre fatidique des 130, pour atterrir dans cette zone entre 120 et 130 qui fait que les psychologues n’osent poser une « note globale ». Et laissent plus de questions que de réponses à ceux qui reçoivent ce résultat… Si c’est votre cas, sachez que je proposerai dans un 3ème article ma vision sur la question.


Hypothèse


L’Imagerie à Résonance Magnétique (IRM) aurait établi que la principale caractéristique du haut-potentiel n’est pas tant cette intelligence livresque ou mathématique dont on l’affuble depuis des décennies mais une sensibilité au niveau cérébral plus importante que la moyenne, elle-même à l’origine d’un fonctionnement psychologique spécifique. Par sensibilité, on entend une réactivité plus importante qui trouverait son origine dans la plasticité cérébrale, avec une vitesse de transmission neuronale plus rapide (quantifiée à 50 cm par seconde par point de QI) et par conséquent, une sensibilité physique plus importante, même si certains s’en défendent. Cette neuroplasticité expliquerait le développement cognitif particulier, et surtout le développement chez le haut-potentiel d’une « intelligence non pas quantitativement plus importante mais qualitativement différente« , telle que l’avance J. Siaud-Facchin.


Il en résulterait par conséquent des personnes qui sont « plus » que la moyenne, parfois plus « intelligentes«  au sens où on l’entend communément, mais aussi plus sensibles, plus émotives, plus réactives, plus passionnées, plus intenses, si ce n’est plus « écorchées », ou encore plus déroutantes ! Car le cerveau n’est pas qu’intelligence. Il est aussi perception, sensation, émotion, il peut même être « folie », douce ou non. Et ces aspects ne transparaissent pas dans un test de QI.


Sur certains points, la personne à haut-potentiel semble comme tout le monde, mais sur d’autres, elle semble « plus », en termes de talents, d’attentes, de besoins comme de bizarrerie. Bref, le surdoué ne rentre pas dans les cases et peut être autant apprécié de son entourage que faire drôle d’impression. Et si cette particularité neurologique expliquait ces réactions, ses comportements, sinon certaines évolutions ? C’est tout un pan de la psychologie voire de la psychiatrie qu’on pourrait ainsi reconsidérer à la lueur de cet éclairage.


Cette particularité, qui impliquerait logiquement le système nerveux dans son entièreté, non sans certaines conséquences, expliquerait les spécificités du développement des personnes à haut-potentiel. Mon expérience et mes rencontres m’amènent ainsi à envisager des différences de développement entre les personnes où le haut-potentiel ne serait pas le facteur unique et premier, mais un co-facteur, un « amplificateur » du développement et des traits de personnalité.


La métaphore de la plante exotique


Imaginez deux plantes. Une première, aux feuilles épaisses, qui nécessite peu de soin, qui ne craint pas un climat rude, se satisfait de sa lumière derrière une vitre et qui survit aisément quand on oublie de l’arroser. Et puis, imaginez-en une deuxième, plus « exotique« , plus rare, également plus fragile (notez en passant que, dans la nature, tout ce qui est « beau«  est plus « fragile« …), comme on en trouve seulement dans certaines contrées au climat spécifique. Pour se développer de manière optimale, il lui faut être exposée à une certaine lumière, à une température et une humidité adaptée… Si vous ne respectez pas cela, votre plante ne va pas donner. Pire, en cas de manquement, elle risque de dépérir, contrairement à la première.


Et s’il existait une catégorie de personnes qui, de par leurs particularités physiologiques, étaient l’équivalent de ces plantes ?
Particuliers, avec leurs besoins spécifiques, plus sensibles aux aléas, pas toujours bien armés face aux stress, qui peuvent tant donner des choses magnifiques que survivre péniblement dans un contexte défavorable ?

 

Plante exotique

 

Fruit d’un contexte


Nous sommes tous le résultat de conjonctions naturelles, biologiques, mais aussi le produit d’un contexte social.
Tout enfant grandit dans un cadre, social, scolaire, familial. Son bon développement est lié à son environnement, avec ses hauts et ses bas. A l’issue de quoi il développera des aptitudes cognitives, des capacités physiques, des goûts, des centres d’intérêt, tout ce qui fera de lui l’adulte qu’il deviendra. HP ou non, nous passons tous par là.

 

On peut légitimement penser que le surefficient, de par sa particularité neurologique, a de grandes chances de « surréagir » à ce que la vie va lui offrir, que ce soit en positif ou en négatif. Comme tout un chacun, s’il est nourri de stimulations positives, il développera des actes et des pensées positives. Et inversement, s’il expérimente trop de maltraitance dans sa vie. Mais chez le haut-potentiel, le résultat sera d’autant plus fort, comme passé dans un amplificateur. 

 

Repensez à notre fleur évoquée précédemment. Imaginez ensuite que l’une de ces jolies plantes ait la chance de grandir chez quelqu’un qui a la main verte, contrairement à une autre tout aussi jolie. La première a plus de chances de donner de magnifiques fleurs quand l’autre va finir à la poubelle (ou au compost, si vous le pouvez).

 

Les besoins d’un humain sont beaucoup plus variés que ceux d’une fleur. Ils ne sont pas juste d’eau et de lumière, mais physiques, intellectuels, affectifs, relationnels… Le développement sera évidemment meilleur si notre zèbre n’a manqué de rien, mais surtout s’il a vu ses équilibres respectés, en particulier ses équilibres psychologiques et affectifs. Comme tout le monde, me direz-vous. Certes, mais d’autant plus dans le cas d’un haut-potentiel !

 

Amplificateur de guitare Park


« Humain, trop humain… »


Si le HP est un grand « sensible«  (au sens de « potentiellement plus réactif« , de par sa vitesse de transmission neuronale), il y a fort à parier que ce qui va différencier un HP en réussite d’un autre en échec s’expliquera tant par des facteurs biologiques que par les nourritures qu’il aura reçues, en termes d’affection, mais aussi d’identification et d’accompagnement des talents. Si on ne peut que difficilement jouer sur les premières, le second champ peut être grandement amélioré dès lors qu’on prend conscience de ses spécificités et qu’on accepte de l’accompagner suivant cette grille de lecture.


Deux enfants à haut-potentiel, aux QI similaires (en score et en homogénéité), qui grandissent dans des milieux différents, plus ou moins socialement favorisés, plus ou moins psychologiquement stables ne vont pas devenir deux copies conformes ! Tous deux vont grandir avec ce que la vie va leur donner en termes d’amour, d’activités, de formation, de réussite, de centres d’intérêt… pour donner deux personnalités différentes. Plus ou moins bon élève, plus ou moins volubile, plus ou moins bûcheur, plus ou moins sportif, plus ou moins à l’aise avec les autres…


Ensuite, cette « variabilité » pourra se concrétiser différemment selon les domaines de leur vie
 : professionnelle, affective, etc. Imaginons un surdoué bien accompagné dans ce qui va devenir son domaine professionnel : son talent est vite identifié, le sujet le passionne, il y excelle. Sa carrière se déroule sans souci. Parallèlement, il a vécu des désillusions dans un autre domaine, disons ses relations sentimentales. La question le met mal à l’aise, il attire les échecs qui viendront à leur tour confirmer ses croyances, tel un cercle vicieux. Ce qui ne manquera pas de l’interroger, soit dit en passant.


C’est ainsi qu’on trouvera dans cette population des profils « pointus« , allant du scientifique méticuleux à l’artiste déjanté, de celui qui pense tout de façon cartésienne à celui porté sur la foi et le mysticisme, de la personne sans souci émotionnel à d’autres en grande souffrance psy, avec une infinité de nuances. Sans parler de ceux qui additionnent les facettes a priori antinomiques évoquées ci-dessus ! D’où l’unicité des rayures des drôles de zèbres, comme l’a justement identifié l’inventrice du terme équin.


Conclusion

 

Le haut-potentiel n’étant pas nécessairement mal vécu, il est délicat de l’envisager comme un problème en tant que tel ou comme étant l’origine de tous les soucis rencontrés par la personne concernée. On ne fera toutefois pas l’impasse sur le fait que des difficultés variées apparaissent de façon récurrente dans cette population et qu’elles ne sont pas rares. Le souci trouverait-il plus son origine dans « l’hypersensibilité » ?


Ce qui m’amène à poser ma vision en ces termes : être « à haut-potentiel » n’explique pas nécessairement à lui seul des réussites ou des échecs, et un test de QI, même au résultat hétérogène, ne ferait que révéler des difficultés, pas les expliquer totalement. Par contre, le haut-potentiel me semble être à considérer comme un potentiel cofacteur, un « amplificateur », de talent si celui-ci a été décelé puis accompagné, ou de souffrance si le HP n’a pas évolué dans un contexte adapté. Sinon des deux, en même temps selon les domaines de vie !

 

D’où l’importance de prendre conscience de ses particularités le plus tôt possible, d’être reconnu, entendu et respecté dans sa différence, même subtile, d’être accompagné sur son chemin et accepté malgré ce qui peut s’apparenter à des défauts et qui n’en sont pas nécessairement pour peu qu’on y regarde bien.

 

Une attention toute particulière devra donc être apportée sur le développement d’un surdoué pour l’accompagner, lui permettre de comprendre ses spécificités et prendre conscience de son fonctionnement, humain mais spécifique, pour ne pas dire sur-développé. Parce qu’un « zèbre » qui collectionne les difficultés et n’est pas armé pour les gérer a d’autant plus de chances de récolter les échecs et d’en souffrir. Ce qui en fait un candidat sérieux à la désillusion et à de possibles troubles psychologiques, doublés d’un risque d’errance diagnostique.

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