Maltraitance : et moi ?

Qu’il s’agisse de violences physiques ou psychologiques, la maltraitance touche le plus souvent les enfants et nous affecte légitimement.
Mais il existe une maltraitance à la fois plus fréquente, plus insidieuse, comme homéopathique, que nous vivons au quotidien.
Et souvent, nous la perpétuons parce que nous baignons justement dedans depuis longtemps, comme un poisson dans l’eau…

Vous qui lisez ces lignes, n’avez-vous jamais souffert de maltraitance ? De la part de vos parents, de vos éducateurs ? Oh, ils n’étaient pas parfaits, vous avez peut-être même pris quelques torgnoles. Avec le recul, vous estimez qu’elles étaient mêmes méritées, et aujourd’hui, vous en souriez, en expliquant que « vous n’en êtes pas mort« . La maltraitance n’est pas nécessairement physique. Je ne parlerai pas ici de violences, de viol, de faits pénalement répréhensibles. Il est des maltraitances psychologiques qui font mal. Mais on assimile souvent celles-ci à une forme de harcèlement moral, avec brimades, humiliations… en oubliant certains aspects.

Enfant, nous avons tous été confrontés à la sévérité de nos parents, aux critiques de nos éducateurs. Nous avons connu la méchanceté de certains camarades, et les enfants peuvent être cruels… Peut-on pour autant parler de maltraitance ? Où débute la maltraitance ? Nous avons tous le souvenir d’une rodomontade, d’une engueulade… Mais nous n’en sommes pas morts. On se dit « c’est la vie« . Pas de quoi en faire une maladie.

 

Les aventures de Lucky Luke, La guérison des Dalton, p. 3, par Morris & Goscinny / Ed. Dargaud

 

En est-on bien sûr ?!

Se pourrait-il qu’on ait posé un couvercle un peu vite sur certains petits traumas ? Un parent nous a éventuellement consolé, le temps a passé, mais avons-nous bien tout digéré ? Ces peurs d’aller à l’école ou à une activité, de se faire racketter par le caïd, de ramener un mauvais bulletin et de se prendre une soufflante de la part du père ? Nous avons cherché à passer outre, nous n’y avons pas pensé pour mieux les oublier. Les émotions douloureuses, nous les avons rangées pour ne plus y être confronté. Comme on enterrerait un cadavre au fond du jardin. Mais avec le temps, ce cadavre s’est putréfié et attire désormais les charognards. Comme ces mauvais souvenirs pourrissent en nous et attirent à leur tour d’autres soucis…

 

Du syndrome de Stockholm

Posez la question autour de vous, tout le monde vous dira « oh, j’ai souvenir de moments de mon enfance qui ne furent pas faciles, mais comme tout le monde, rien de grave, je n’en suis pas mort ! ». Soit. Et si cet interlocuteur était devenu, sans le savoir et bien malgré lui, complice de ses tortionnaires ? Victime du fameux syndrome de Stockholm ? Vous avez bien lu. Mettre en place ce processus d’identification à l’agresseur est une excellente façon de s’adapter à une situation traumatique et un mécanisme appréciable pour diminuer le stress. L’ennemi me fait du mal ? Je vais me faire l’allié de l’ennemi, je n’en serai plus victime et je n’aurai plus mal. Implacable ! Les tortionnaires portaient le nom de papa, maman, grand-frère, grande-sœur, professeur, moniteur d’activité… Ils avaient nécessairement raison puisqu’ils étaient plus âgés, plus forts, en position de responsable. Et le plus souvent, ils ne voulaient pas nous faire souffrir !

 

Mais ils ne nous ont pas toujours écoutés.
S’ils nous ont entendu, ils ne nous ont pas toujours compris.
Ils n’ont pas toujours compris nos émotions.
Ils n’ont pas toujours pu répondre à nos besoins, ou apporter une réponse adaptée, plus ou moins malgré eux.

 

Alors, il ne s‘agit pas de porter plainte contre tous les parents réels ou symboliques de la Terre une fois cet article lu. Aucun parent n’est parfait. La plupart – comme les meilleurs – ont le plus souvent fait de leur mieux. Mais ils ne pouvaient pas toujours être présents lorsque nous avons été confrontés à certaines épreuves de la vie, trop absorbés par leurs problèmes d’adultes quand nous avions besoin d’eux, ou absents parce que nous n’étions pas avec eux (à l’école). Ils ont essayé de se rattraper parfois après coup, mais nous ont laissé avec nos peurs que nous n’avons pas su gérer sur le moment.

 

 

Le drame de l’enfant doué

Dans son œuvre dont le titre le plus connu demeure Le drame de l’enfant doué (et non, elle n’y parle pas de « surdoué », même si certains liens pourraient être faits…), la psychanalyste Alice Miller a popularisé la notion de « pédagogie noire ». Nous sommes tous le fruit d’une éducation qui, sans être parfaite ni horrible, nous a demandé d’accepter bien des choses à contrecœur. A plus ou moins bon escient. « C’est pour ton bien » nous a-t-on dit. Un enfant ne peut pas réagir autrement que de faire une confiance aveugle à ses parents. Car sa survie dépend exclusivement de ces derniers ! L’enfant est à la merci de parents qui lui permettent de répondre à ses besoins de base, sans quoi il serait en danger. Il va ainsi choisir de s’oublier, et devenir l’enfant qu’on veut qu’il soit.

Ce blog reprend justement quelques considérations sur les maltraitances et illustre également le tout par des mots d’Alice Miller. Je ne citerai que les premiers : « L’enfant a un besoin inné d’être pris au sérieux et considéré pour ce qu’il est. « Ce qu’il est » signifie : ses sentiments, ses sensations et leur expression, et ce dès le stade du nourrisson. » Voilà la maltraitance qui rôde : nous vivons dans un monde où il n’est pas toujours bien vu d’exprimer ses sentiments et ses sensations. Et les conséquences de cette maltraitance seront toujours plus délétères que de ne pas les taire…

« Ne pleure pas« . « Ne te mets pas en colère« . « Untel est méchant avec toi ? Ignore-le… » sont autant de phrases qui ont pu s’avérer plus nocives qu’on ne l’imagine. A l’adolescence, on remet en cause certaines croyances et façons de voir, quand on est assez fort, assez sécurisé pour le faire. Mais entre-temps, on stocke du mal-être. On accepte malgré soi. On encaisse et à la fin, on perpétue… J’en veux pour preuve les nombreuses personnes qui ont une propension à se maltraiter, sans s’en rendre compte ! Qui perpétuent l’image que le monde leur a renvoyé d’eux-mêmes. Celles et ceux qui se rendent malade dans leur travail, qui ravalent leur besoin de dignité pour ne pas perturber le monde. Ce monde qui est devenu une jungle que trop d’entre nous tolèrent « parce que c’est comme ça, il faut bien vivre, ce n’est pas si grave, on n’en meurt pas« .

 

Ces maltraitances quotidiennes

Quid de l’explosion du stress et des burn-out dans le monde du travail, de certaines dépressions et d’autres maladies psycho-somatiques parfois bien plus graves ? Pire : cette maltraitance a continué depuis et continue encore. La bêtise, la méchanceté, les violences que le monde et les autres nous infligent sont autant de maltraitances que nous avons appris à accepter, tolérer quotidiennement. Nous nous y sommes habitué. Nous les trouvons normales.

Cette remontrance gratuite de votre concubin(e) qui ne s’embarrasse pas de prendre des pincettes ? Maltraitance.
Ce manque de reconnaissance de la part de votre supérieur alors que vous ne comptez pas vos heures ? Maltraitance.
Ces informations à la télé qui vous parlent d’une catastrophe pour laquelle vous ne pouvez rien dans un pays où vous n’irez jamais ? Maltraitance.
Ce voisin qui vous regarde de travers mais qui ne vous dira jamais pourquoi ? Maltraitance.
Cet abus de pouvoir de la part de l’administration alors que vous n’avez rien à vous reprocher ? Maltraitance.

 

Un enfant blessé dans son intégrité ne cesse pas d’aimer ses parents, il cesse de s’aimer lui-même.” (Jesper Juul)

Qu’en retirerons-nous comme information ? Que le monde est laid ? Que nous valons peu ? Nous ne parviendrons pas à le verbaliser puisqu’à aucun moment cette idée n’aura été définie ainsi. Mais c’est toutefois cette sensation qui restera en nous, dans notre corps, dans nos sens. Pour oublier ce genre de douleur sans mots, l’alcool et les drogues seront des échappatoires classiques.

A quel point sommes-nous conditionnés ? Si nous sommes « victimes », ce n’est pas tant de mauvais traitements que de la banalité de certains traitements qui nous ont conduit à graver dans notre cerveau qu’il est normal de subir, de souffrir.
Nous sommes tous le résultat de petits « traumas » qu’on nous a présentés comme « bons pour nous ». Tant et si bien que nous les chérissons. Voilà le véritable terrain de nos névroses. En prendre conscience peut demander du temps. Accepter cette idée également. Il s’agit d’un préliminaire incontournable à toute démarche de croissance personnelle digne de ce nom.

Par certains points de vue, comme Clovis, il faudra peut-être brûler ce qu’on a adoré, et adorer ce qu’on a brûlé. Il s’agira surtout de redéfinir notre propre système de valeur, de mettre en place un cadre de référence qui ne sera pas juste celui qu’on nous a donné ou demandé d’accepter. Et de prendre conscience qu’il est primordial pour vivre pleinement la vie à laquelle nous avons droit….

 

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